L’affaire, révélée par The Intercept, est particulièrement dévastatrice pour l’image des Émirats Arabes Unis. Le pays aurait tenté de déstabiliser la monnaie de son rival qatari sur les marchés financiers, menaçant toute l’économie de la région.

Le Qatar l’a peut-être échappé belle. D’après les révélations de The Intercept, magazine en ligne créé en 2014 afin de diffuser les leaks d’Edward Snowden concernant la NSA, les Emirats arabes unis (EAU) projetaient de déclencher une véritable guerre économique contre le riche émirat gazier. L’information provient d’un dossier de travail retrouvé dans la boite mails de Yousef Al-Otaiba, l’ambassadeur émirati aux Etats-Unis, que le pure player spécialisé dans l’investigation journalistique s’est procuré. Une affaire invraisemblable de fonds offshore et de manipulation financière, dont le seul but était de faire plonger le Qatar dans un marasme économique potentiellement dévastateur. Pour lui, mais pas seulement.

Relations étroites

Selon les journalistes chargés de l’enquête, Ryan Grim et Ben Walsh, «  des documents classés “secret défense” décrivant le plan de l’attaque financière contre le Qatar ont été diffusés entre la Banque Havilland et l’ambassade émiratie à Washington fin septembre.  » Cet établissement est né en 2009 des cendres de la succursale luxembourgeoise de Kaupthing, principale banque islandaise jusqu’à la grande crise financière et bancaire qu’a connue le pays en 2008. David Rowland, un magnat de l’immobilier britannique, cherchait à l’époque à acheter une banque. Il comptait alors dans son carnet d’adresses quelques noms précieux, comme celui du Prince Andrew — le deuxième fils d’Elisabeth II, la reine d’Angleterre —, qui l’a aidé, selon The Intercept, à lancer l’établissement.

Après une recapitalisation à hauteur de 50 millions d’euros et une coupe sèche dans les effectifs — divisés par trois entre 2009 et aujourd’hui —, la banque se maintient aujourd’hui à flot. Et n’hésite pas, pour ce faire, à travailler avec des clients controversés, tels que l’oligarque nigérian du pétrole Kola Aluko, dans le collimateur de la justice américaine pour des faits de corruption. Manifestement, la Banque Havilland accepte aussi des paris plus risqués, comme spéculer sur l’effondrement de l’économie d’un État comme le Qatar. Une situation qui surprend moins quand on connait les relations étroites qu’entretient depuis longtemps David Rowland avec les dirigeants des EAU, et notamment le prince héritier d’Abou Dabi, Mohamed ben Zayed («  MBZ  »).

Réaction en chaine

Première étape : il s’agissait de créer un fonds d’investissement qui ne puisse être rattaché d’une quelconque manière aux Émirats. En d’autres termes, agir dans l’ombre la plus totale. Le fonds devait ensuite hériter d’obligations qataries déjà détenues par Abou Dabi et des credit default swaps (CDS), ces instruments financiers spéculatifs associés à la crise financière de 2007 et celle de la zone euro en 2011. Selon The Intercept, le «  plan  » ourdi par l’ambassadeur émirati et la banque prévoyait enfin une succession d’opérations bidon, parfaitement illégales, faisant croire à un volume élevé de transactions afin de faire chuter le prix des obligations qataries.

Les détenteurs de la dette souveraine de l’émirat, voyant les courbes s’affoler — ceci dans une période de tensions géopolitiques et économiques —, auraient été incités à vendre massivement leurs titres. Les opérations précédentes auraient été ni plus ni moins que le point de départ d’une réaction en chaine, où la confiance érodée dans les actifs qataris aurait entrainé une panique plus ou moins généralisée ainsi que l’accroissement des transactions, bien réelles cette fois-ci. Résultat : la solidité financière du Qatar aurait été remise en question, les agences de notation profitant de l’occasion pour revoir leurs notations à la baisse, et rajouter ainsi de l’instabilité économique et financière à une situation déjà sensible.

 

« Maitriser la courbe des taux pour décider de l’avenir »

Depuis le 5 juin dernier, l’Arabie saoudite, soutenue par les EAU, le Bahreïn et l’Égypte, a décidé de rompre ses relations diplomatiques avec son voisin qatari, au motif que l’émirat s’est rapproché, ces dernières années, de l’Iran, la bête noire du régime saoudien. Riyad a mis en place un véritable blocus afin d’isoler Doha et assécher son économie, l’obligeant à ponctionner son immense fonds souverain et tisser ou approfondir ses liens avec d’autres partenaires régionaux, comme la République islamique ou la Turquie. « l’embargo a déjà eu un impact direct sur l’économie du Qatar, qui a récemment débloqué 20 milliards de dollars pour soutenir le système bancaire, sauf que la monnaie du pays montre déjà des signes de stress financier » note The Intercept.

Le projet déloyal d’«  attentat financier  » mené à son terme, le petit émirat aurait non seulement vu sa stabilité financière fragilisée, mais également sa souveraineté et son intégrité vaciller. Comme le révèle l’enquête des deux journalistes américains, le plan de l’ambassadeur émirati était particulièrement ambitieux : «  maitriser la courbe des taux pour décider de l’avenir  » ont-ils pu lire sur le document de planification mis au point par Yousef Al-Otaiba et la Banque Havilland. Il est alors possible d’imaginer les suites de l’affaire : Doha, sans défense, aurait subi les attaques répétées du «  Quartet  » emmené par l’Arabie saoudite, celle-ci souhaitant remettre la main sur un pays qui lui tourne le dos depuis quelques années. L’Iran, en tant que nouveau soutien du Qatar — et déjà opposé à Riyad sur plusieurs terrains au Moyen-Orient —, serait sans doute intervenu. La tension, à son paroxysme, débouchant éventuellement sur un conflit armé entre les deux puissances.

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