Huit anciens ministres du gouvernement catalan destitué sont en prison, accusés de sédition et de rébellion. Un mandat d’arrêt européen a été lancé pour l’arrestation de l’ancien président catalan, Carles Puigdemont, exilé volontaire à Bruxelles. De quel malaise ces événements sont-ils le symptôme ?

Pour les partisans du gouvernement, cette réaction musclée à la déclaration d’indépendance de la Catalogne sont là pour protéger et défendre « l’état de droit » (en l’occurrence, la monarchie mise en place à la mort de Franco qui avait préparé le retour du régime combattu par les républicains dans les années 30). Pour les partisans de l’indépendance catalane, c’est une attaque contre la démocratie. En réalité, les deux parties ont réduit la démocratie et le droit à des coquilles vides.

Les agissements du gouvernement catalan étaient contraires aux dispositions de la constitution espagnole mais la question de l’indépendance, comme celle de la souveraineté, ne peut être réduite au formalisme juridique. Ce qui se joue en Catalogne est une confrontation aux limites de la légitimité politique. Quels que soient les problèmes juridiques, ils ne peuvent être résolus qu’à un niveau politique, ce n’est pas le travail des juges, fussent-ils membres d’un conseil constitutionnel.

Mais dans la situation présente, le problème avec les décisions du gouvernement catalan, c’est qu’elles n’étaient pas démocratiques. Les indicateurs montrent systématiquement que seule une minorité de Catalans est favorable à l’indépendance. Au cours des trois dernières années, le soutien à ce mouvement est resté à 40-45%. Un pourcentage légèrement supérieur (mais également minoritaire) y est opposé. La Catalogne est divisée, et ce ne sont pas les indécis qui vont trancher !.

La déclaration de l’indépendance n’était pas cohérente avec les arguments évoqués par les dirigeants catalans qui l’ont promulguée. Le fait que 90% des électeurs aient soutenu l’indépendance lors du référendum du mois dernier ne tient pas compte du fait que seulement 43% avaient pu ou voulu participer à la consultation, et l’opposition du parlement régional a boycotté le vote parlementaire qui a eu lieu tard dans la nuit. Les machinations politiques ont tenu lieu de « respect de la démocratie ».

Puis, plutôt que de faire face aux conséquences de ses initiatives ou de s’engager dans un débat politique en Espagne, Puigdemont a préféré quitter l’arène et se « réfugier » à Bruxelles (qui se serait volontiers passée de cet hôte encombrant). Il donne ainsi l’impression de préférer les règles du poker et des paris à la pratique de cette »démocratie » qu’il a pourtant arborée comme un étendard.

Mais si les actions du gouvernement catalan ne sont pas celles de politiciens respectueux de la démocratie, celles du gouvernement de Madrid ne le sont pas davantage. De la brutalité policière en réponse au référendum à l’emprisonnement de politiciens élus démocratiquement, Madrid a répondu aux questions politiques soulevées depuis des mois par la force et la coercition.

Même si c’est une minorité de Catalans qui est favorable à l’indépendance, il existe une désaffection croissante à l’égard de la domination de Madrid, de la monarchie et des gouvernements corrompus. Les nombre de partisans de la sécession a quand même doublé depuis 2010. Aujourd’hui, moins d’un tiers de la population est favorable au statu quo. Une telle désaffection pour le gouvernement central n’est d’ailleurs pas spécifique à la Catalogne. Des politiques d’austérité sévères, une montée du chômage et un sentiment d’avoir affaire à des institutions dominantes sourdes aux besoins de la population, ont alimenté le malaise et les revendications populaires dans toute l’Espagne. L’ironie est que la Catalogne est la région la plus riche ; la colère prend parfois une forme de ressentiment, celui de « renflouer » le reste de l’Espagne, un état d’esprit comparable à celui de la ligue lombarde en Italie, mouvement non « démocratique » s’il en est.

Quelles que soient les racines de la colère, il faut y remédier, ce que Madrid n’a pas réussi à faire. En emprisonnant des politiciens, Madrid criminalise de fait la dissidence politique. La « primauté du droit » est devenue un blindage couvrant le refus d’engager un débat politique dans une Espagne socialement fragmentée. En tous cas, les simulacres de la démocratie parlementaire et l’affirmation de la primauté du droit par la force semblent avoir atteint leurs limites pour justifier le maintien d’un régime hérité d’une histoire sombre que personne ne souhaite voir resurgir. C’est sans doute pour cette raison qu’aucun acteur n’évoque l’avènement d’une république dans ce pays ?

Si l’on admet que la structure d’une nation présente des analogies avec celle d’une personnalité individuelle, une interprétation psychanalytique pourrait suggérer un éclairage à cette question : dans « inhibition, symptôme et angoisse », Freud postule que « le symptôme serait indice et substitut d’une satisfaction pulsionnelle qui n’a pas eu lieu, un succès du processus de refoulement. »Il utilise les concepts présents de défense et de refoulement pour expliquer les névroses de contrainte pour affirmer que c’est l’angoisse qui provoque le refoulement, au lieu qu’elle soit produite par lui. C’est le trauma de la naissance qui constitue le prototype de toute situation ultérieure de danger : l’angoisse réapparaîtra chaque fois qu’il y a un danger majeur sous forme d’angoisse de la perte d’objet.

Le traumatisme longtemps refoulé de la guerre civile espagnole a peut-être engendré une inhibition à toute évocation d’un passé générateur d’angoisse.

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