« Je crois que l’erreur est dans le fait que pendant quarante ans, on n’ait jamais vraiment saisi notre peuple sur des choix européens, de telle sorte que peu à peu, ce problème a été traité entre spécialistes, diplomates. (…) Chacun a estimé que l’Europe était suffisamment connue et c’est une erreur d’appréciation. On voit bien au moment où, pour la première fois, on s’adresse véritablement au peuple pour qu’il décide, on lui donne, on lui restitue son pouvoir, on s’aperçoit qu’il y a un travail pédagogique d’éducation, d’explication considérable à faire, parce qu’on a pris trop de retard. Espérons qu’on le comblera. (…) Aujourd’hui, dans la plupart des quartiers, des communes, partout en France, on discute de l’Europe. C’est la première fois ! » (François Mitterrand, le 3 septembre 1992 sur TF1). Troisième et dernière partie.

Le référendum sur la ratification du Traité de Maastricht a été l’occasion du premier grand débat national sur l’Europe pendant l’été 1992 en France. Après avoir évoqué l’aspect purement institutionnel et les arrière-pensées politiciennes, je propose ici deux extraits de discours parlementaires.

L’histoire retiendra donc que l’euro a été adopté démocratiquement par le peuple français et encore en 2017, les sondages montrent qu’il resterait majoritairement favorable au maintien de l’euro, ou plutôt, contre son retrait qui provoquerait une crise financière et coûterait très cher aux Français.

C’est peut-être sur ce thème que le Front national est en train de se déliter politiquement, entre les deux lignes, la ligne Marion Maréchal-Le Pen de FN d’extrême droite voulant faire une alliance avec la droite dure, et la ligne Florian Philippot clairement d’extrême gauche opposée à l’euro. Beaucoup de voix au FN réclament le maintien de l’euro dans le programme du parti extrémiste pour la seule raison que sans cela, il serait voué à demeurer dans l’opposition. D’autres, au contraire, considèrent que la sortie de la zone euro est le fonds de commerce du FN qui se distinguerait ainsi des autres partis.

En quelques sortes, l’élection présidentielle de 2017 a été la consécration et surtout, la confirmation du vote populaire du 20 septembre 1992 en faveur de l’euro. Surtout avec l’arrivée à l’Élysée de premier partisan enthousiaste de la construction européenne depuis une vingtaine d’années, à savoir Emmanuel Macron.

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Pour finir, je ne résiste pas à retrouver quelques archives parlementaires.

Il y a eu bien sûr le fameux discours de Philippe Séguin prononcé à l’Assemblée Nationale le 5 juin 1992. Philippe Séguin, qui était pour le « non » au Traité de Maastricht, avait d’ailleurs reconnu qu’il s’était trompé et que l’euro contribuait à rendre plus puissante la souveraineté de l’Europe et donc celle de la France dans le monde.

Dans ce discours du 5 juin 1992, Philippe Séguin a exprimé sa foi en la nation française : « Dans cette affaire éminemment politique, le véritable et le seul débat oppose donc, d’un côté, ceux qui tiennent la nation pour une simple modalité d’organisation sociale désormais dépassée dans une course à la mondialisation qu’ils appellent de leurs vœux et, de l’autre, ceux qui s’en font une tout autre idée. La nation, pour ces derniers, est quelque qui possède une dimension affective et spirituelle. C’est le résultat d’un accomplissement, le produit d’une mystérieuse métamorphose par laquelle un peuple devient davantage qu’une communauté solidaire, presque un corps et une âme. Certes, les peuples n’ont pas tous la même conception de la nation : les François ont la leur, qui n’est pas celle des Allemands ni des Anglais, mais toutes les nations se ressemblent quand même et nulle part rien de durable ne s’accomplit en dehors d’elles. La démocratie elle-même est impensable sans la nation. De Gaulle disant : « La démocratie pour moi se confond exactement avec la souveraineté nationale ». On ne saurait mieux souligner que pour qu’il y ait une démocratie, il faut qu’existe un sentiment d’appartenance communautaire suffisamment puissant pour entraîner la minorité à accepter la loi de la majorité ! Et la nation, c’est précisément ce par quoi ce sentiment existe. Or la nation, cela ne s’invente ni ne se décrète, pas plus que la souveraineté ! ».

Et de continuer : « Le fait national s’impose de lui-même sans que personne puisse en décider autrement ; il n’est ni repli, ni rejet, il est acte d’adhésion. Car la nation, ce n’est pas un clan, ce n’est pas une race, ce n’est pas une tribu. La nation, c’est plus fort encore que l’idée de patrie, plus fort que le patriotisme, ce noble réflexe par lequel on défend sa terre natale, son champ, ses sépultures. Car le sentiment national, c’est ce par quoi on devient citoyen, ce par quoi on accède à cette dignité suprême des hommes libres qui s’appelle la citoyenneté. (…) Tant pis pour les intellectuels de salon qui montrent dédaigneusement du doigt ceux « qui ont cette conviction obsessionnelle que la nation française est porteuse d’un message universel de valeur supérieure et d’une mission salvatrice ». Oui, la France a une vocation messianique. (…) L’avenir de la France ne dépend pas seulement du succès de l’Europe, mais passe certainement par le redressement de la France. En entravant sa liberté d’agir, en la contraignant à renoncer un peu plus à elle-même, on rendrait un bien mauvais service à l’Europe. Car la République française pourrait être l’âme ou le modèle de cette Europe nouvelle, aujourd’hui aspirée par le vide et qui hésite entre espoir et angoisse, goûte de la liberté et peur du désordre, fraternité et exclusion. ».

Un autre discours intéressant est à présenter aujourd’hui, c’est celui d’un imposteur qui s’est découvert révolutionnaire alors qu’il n’a jamais été autrement qu’un simple apparatchik du Parti socialiste pendant plusieurs décennies, pendant toute sa vie active d’avant novembre 2008. Jean-Luc Mélenchon était en effet un sénateur qui était favorable au Traité de Maastricht et il regrettait même que les communistes ne fussent pas autant favorables que lui.

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Dans son discours au Sénat le 9 juin 1992, voici ce qu’il disait : « N’ayons pas honte de ce traité. Déjà, il va au-delà de la situation actuelle, il constitue une avancée. En tant qu’homme de gauche, je souhaiterais me tourner un instant vers certains de nos amis pour leur faire entendre que Maastricht est un compromis de gauche : pour la première fois, dans un traité de cette nature, des mesures d’encadrement du marché sont prévues ; pour la première fois, citoyenneté et nationalité sont dissociées ; pour la première fois, les syndicats vont être associés aux processus décisionnels. ».

Et de poursuivre : « Politique politicienne, paraît-il. Nous gouvernerions ce pays l’œil rivé sur le rétroviseur, nous demandant ce que les uns ou les autres vont penser de ce que nous avons conclu. Vous plaisantez ! Aucune cause franco-française, à plus forte raison, aucune cause de lutte politicienne ne parvient au niveau auquel se situent les enjeux de Maastricht. S’il en résulte un peu de désordre parmi vous, nous ferons avec ! »

L’argument sur le fond : « Demain, avec la monnaie unique, cette monnaie unique de premier vendeur, premier acheteur, premier producteur, représentant la première masse monétaire du monde, l’Europe sera aussi porteuse de civilisation, de culture, de réseaux de solidarité, comme aujourd’hui le dollar porte la violence dans les rapports simples et brutaux qu’entretiennent les États-Unis d’Amérique avec le reste du monde. (…) L’alternative au monde violent et injuste, où la chute du mur de Berlin reçoit en écho les émeutes de Los Angeles, c’est l’avènement de la nation européenne porteuse de paix, de civilisation et de solidarité. Et nous ne serons jamais autant Français qu’en y jetant toutes nos forces. ».

Enfin, sur la citoyenneté européenne : « Tout se tient dans la tradition française entre la démocratie et la nation. Si le pouvoir réel de maîtriser notre destin ne peut prendre toute sa réalité économique et sociale qu’à l’échelle de l’Europe, alors, les vrais démocrates ne peuvent que vouloir l’avènement de la nation européenne, et avec elle, de la citoyenneté européenne. (…) Si j’adhère aux avancées du Traité de Maastricht en matière de citoyenneté européenne, bien qu’elles soient insuffisantes à nos yeux, vous devez le savoir, c’est parce que le plus grand nombre d’entre nous y voient un pas vers ce qui compte, vers ce que nous voulons et portons sans nous cacher : la volonté de voir naître la nation européenne et, avec elle, le patriotisme nouveau qu’elle appelle. ».

Je trouve que cela méritait d’être rappelé. Ce discours, je le répète, était celui de Jean-Luc Mélenchon le 9 juin 1992 devant ses collègues sénateurs…

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