« Je crois que l’erreur est dans le fait que pendant quarante ans, on n’ait jamais vraiment saisi notre peuple sur des choix européens, de telle sorte que peu à peu, ce problème a été traité entre spécialistes, diplomates. (…) Chacun a estimé que l’Europe était suffisamment connue et c’est une erreur d’appréciation. On voit bien au moment où, pour la première fois, on s’adresse véritablement au peuple pour qu’il décide, on lui donne, on lui restitue son pouvoir, on s’aperçoit qu’il y a un travail pédagogique d’éducation, d’explication considérable à faire, parce qu’on a pris trop de retard. Espérons qu’on le comblera. (…) Aujourd’hui, dans la plupart des quartiers, des communes, partout en France, on discute de l’Europe. C’est la première fois ! » (François Mitterrand, le 3 septembre 1992 sur TF1). Deuxième partie.

Après avoir évoqué les considérations européennes et internationales du Traité de Maastricht, voici les arrière-pensées politiciennes toujours présentes lors des référendums en France.

Le pari du référendum en France a été fait par François Mitterrand le 3 juin 1992, 75 ans, très malade et plongé dans une grande impopularité après plus de dix ans à la tête de l’État (interrompus par deux ans de cohabitation). L’idée était politicienne : diviser l’opposition parlementaire UDF-RPR sur un sujet qui fâchait, le sujet européen.

Les centristes de l’UDF n’avaient aucun problème sur ce thème et au contraire, étaient le parti le plus homogène sur la construction européenne, à l’instar de Simone Veil. J’ai assisté à un grand meeting en faveur du « oui » le 15 septembre 1992 à Lyon, avec de nombreuses personnalités nationales et régionales venues écouter attentivement deux forts en thème réunis pour l’occasion (ce qui était très rare) : Raymond Barre et Valéry Giscard d’Estaing.

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Si l’UDF était profondément européenne, le RPR était au contraire très divisé. Jacques Chirac, après beaucoup d’hésitations et sans conviction, persuadé par Édouard Balladur que s’il voulait être élu Président de la République, c’était la seule décision à prendre, a annoncé son soutien au « oui ». En revanche, ce fut l’occasion pour Charles Pasqua et surtout Philippe Séguin d’exprimer non seulement leur « souverainisme » gaulliste mais aussi leur différence avec Jacques Chirac dont l’échec de 1988 les avait profondément déçus. Philippe de Villiers, ancien de la « bande à Léo« , a également rejoint le camp du « non ».

N’hésitant pas à se placer sur le terrain de la politique intérieure, Charles Pasqua a placé sa campagne du « non » sur l’antimitterrandisme majoritaire : « Les électeurs de l’opposition qui, en toute bonne foi, croiront avoir dit oui à l’Europe le 20 septembre, se réveilleront le 21 en ayant dit oui à Mitterrand et une bonne gueule de bois. ». Dans son interview traditionnelle du 14 juillet 1992, le Président François Mitterrand lui a simplement répondu : « Je ne suis pas en cause dans cette affaire, ni avec le « oui », ni avec le « non ». ».

Philippe Séguin a pris une envergure nationale pendant la campagne référendaire, au point d’être devenu le principal contradicteur de François Mitterrand dans un débat télévisé mémorable en direct de la Sorbonne le 3 septembre 1992 sur TF1 (grâce à la publicité de la chaîne privatisée, François Mitterrand pouvait « récupérer » et se soigner en cours d’émission, tellement il était mal au point).

François Mitterrand a déclaré ce 3 septembre 1992 : « Je ne cherche pas à plébisciter ma personne. C’est l’Europe qu’il faut maintenant plébisciter, si j’ose dire, que j’aimerais voir plébisciter, parce que c’est l’Europe qui est en cause et c’est une chose tellement importante, tellement décisive qui commande toutes les années à venir que parler de plébiscite personnel est absurde et même un peu ridicule. ».

Dans cette même émission, Jean d’Ormesson a retourné le machiavélisme présidentiel en proposant à François Mitterrand, très impopulaire, d’annoncer aux Français qu’il démissionnerait si le « oui » l’emportait, et pas si le « non » l’emportait, afin de ne pas faire de ce référendum une question de confiance pour ou contre François Mitterrand.

L’échange entre Jean d’Ormesson et François Mitterrand était à la fois courtois mais très audacieux de la part de l’éditorialiste écrivain du « Figaro ». Jean d’Ormesson a commencé ainsi : « Monsieur le Président, vous êtes dans une situation terriblement paradoxale. Vous êtes, on le voit bien ici, le meilleur et le principal animateur de Maastricht. Et vous êtes, vous le savez aussi, le principal obstacle à Maastricht. Selon les sondages. ». François Mitterrand, qui réagissait avec l’esprit de répartie : « Il y en a d’autres, vous avez raison, vous n’êtres pas le seul à le penser. ».

Jean d’Ormesson : « Je voudrais vous demander si l’idée ne vous est jamais venue de sacrifier votre carrière personnelle à une cause qui la dépasserait de loin ? ».

François Mitterrand : « Cela m’est déjà arrivé ! ».

Jean d’Ormesson : « Eh bien, ce soir, ici, maintenant, si vous annonciez comme vous le demandent non pas seulement vos adversaire, mais je crois, bien des amis, qu’en cas de victoire du « non », je veux dire, qu’en cas de victoire du « oui », le lapsus est inévitable… ».

François Mitterrand : « J’ai parfaitement compris ce que vous vouliez me dire, ne vous excusez pas. En somme, on me demande de partir en cas de « oui » et en cas de « non » ! ».

Jean d’Ormesson : « Vous avez raison, mais le « non », vous faites ce que vous voulez, vous en êtes maître, personne ne peut vous convaincre de partir et en cas de « oui » non plus. Ce que je vous propose, ce n’est pas du tout une astuce, c’est quelque chose qui est votre tâche accomplie, l’Europe affermie. Est-ce que vous n’envisageriez pas de rentrer chez vous, dans les Landes, ou peut-être sur une plage portugaise comme d’autres ont été sur des plages irlandaises et de travailler ainsi à votre propre triomphe car vous entreriez vivant dans l’histoire et de travailler surtout au triomphe évident, à une majorité énorme, personne ne peut en douter, du « oui » qui vous est si cher ? Vous me dites que l’Europe dépend de nous, les Français. C’est vrai. Elle dépend aussi de vous ; elle dépend peut-être de vous avant de dépendre de nous. ».

François Mitterrand : « Oui, puisque c’est moi qui vous présente ce Traité et moi qui l’ai signé. »

Jean d’Ormesson : « Oui, et si vous disiez que l’Europe se fasse, je m’en vais. ».

François Mitterrand : « …sans moi. ».

Jean d’Ormesson : « Sans vous, sans vous, absolument sans vous, c’est un sacrifice. ».

François Mitterrand : « Oui oui… ».

Jean d’Ormesson : « Eh bien, ce geste, si vous le faisiez, est-ce que vous n’êtes pas convaincu qu’il ferait passer l’Europe et que vous seriez l’artisan d’une victoire ? ».

François Mitterrand : « Monsieur d’Ormesson, je ne prends pas du tout comme une plaisanterie ce que vous dites. ».

Jean d’Ormesson : « Mais ce n’est pas une plaisanterie ! ».

François Mitterrand : « Je ne le prends pas comme cela, justement. (…) Je sais que c’est le sentiment d’un certain nombre de Français, de quelques intellectuels de talent d’ailleurs qui ne sont pas tous des adversaires à moi, mais qui voudraient assurer à tous les coups le succès de l’Europe, de l’Union Européenne, c’est-à-dire du Traité de Maastricht. Si je dois nuire à ce point-là au Traité de Maastricht, je dois dire qu’il faut que je tienne le plus grand compte de l’avis de mes adversaires mais aussi des autres. Mais croyez-vous qu’on en soit là ? D’autre part, est-ce que c’est vraiment mon rôle que de faire un plébiscite à l’envers ? Je me refuse à faire un plébiscite positif, mais cela deviendrait un plébiscite négatif. Tous contre moi et ça marche bien ? C’est me réserver peut-être un sort un peu attristant, mais dans ce que vous avez dit, je vois une part de vérité et d’émotion (…). Il y a même un côté émouvant. Cela dit, moi, je ne vais quand même pas ajouter aussi au désordre, enfin. Si c’est le « non », là, vous ne dites rien. ».

Jean d’Ormesson : « Non, non. ».

François Mitterrand : « À vrai dire, quand même, cela paraîtrait plus logique, mais enfin, si c’est le « oui », eh bien, c’est que je ne m’étais pas tellement trompé. C’est donc que je ne me suis pas trompé qu’il faut que je m’en aille ? Laissez-moi quand même le temps de digérer cela ! ».

La division n’était pas seulement au sein du RPR mais aussi à gauche. Les communistes étaient contre le Traité de Masstricht et des personnalités comme Jean-Pierre Chevènementont appelé au vote blanc.

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Le dimanche 20 septembre 2017 au soir, chaque voix comptait au moment du dépouillement. Le peuple français a ratifié le Traité de Maastricht avec 51,04% de « oui », ce qui donnait une avance de mois de 540 000 suffrages, avec une abstention de 30,3% des inscrits (et seulement 3,4% de votes blancs ou nuls). En gros, l’électorat s’est divisé en trois tiers : un tiers de « oui », un tiers de « non » et un tiers d’abstentionnistes et de votes blancs ou nuls.

Je me souviens avoir apostrophé un député-maire RPR qui avait fait campagne pour le « non ». Le dialogue donnait en substance ceci : « Le « non » a failli passer ! On a eu chaud ! ». Il m’a répondu : « J’ai voté « non » mais j’étais pour le traité. Je voulais un petit « oui » en guise d’avertissement contre Mitterrand. ». Et moi de répondre : « Si tout le monde avait raisonné comme cela, de manière si irresponsable, le « non » serait passé… ». Quand on joue avec des allumettes, on se brûle.

Dans mon prochain article, je propose encore quelques citations prononcées au cours de la campagne référendaire.

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