En ouvrant il y a peu un « Sciences et Avenir » consacré aux mathématiques, je feuilletais, avant d’arriver au dossier, rapidement et sans la naïveté d’y trouver une bonne surprise. Enfant, et entre deux couchers de soleil sur les sapins que je regardais avec tristesse en pensant à l’école du lendemain, je me passionnais pour les sciences. Peut-être est-ce pour cela que j’espérais lire dans le dossier de « Sciences et Avenir » un éloge pour la curiosité, le mystère, l’attrait de la connaissance. Je n’y ai trouvé que promotion des mathématiques comme atout pour l’emploi. Une anecdote comme une autre au XXIème siècle.

Un peu pédant de parler de Hubert Reeves et de sa cosmologie sensible que je découvrais comme un premier émoi littéraire, d’Einstein, que je dévorais dans l’Encyclopédie Universalis d’un copain, avant d’en lire un peu plus toujours chez des auteurs comme Hawking, Guitton, Coppens, Penrose, Rosnay, Monod. Un peu pédant, et pourtant jamais, ô grand jamais, je n’imaginais une hiérarchie dans le savoir. J’avais un droit à l’enfance. Plus j’apprenais et plus je me sentais proche d’une nature qui me touchait sans cesse par son mystère. Dans mes vadrouilles dans la campagne environnante, j’entendais chanter les ruisseaux, je voyais l’herbe plier sous le vent, je sentais le temps traverser les arbres. Il n’y avait pas une saison sans beauté, sans joie, sans vie.

Le temps qui passe et pourtant la permanence des choses est l’événement le plus troublant dont je me souviens. Très touché, je n’arrivais cependant pas à saisir. Car j’avais très peu de mots, juste les yeux grands ouverts. L’école en effet était une ombre dans laquelle je ne voyais rien. J’étais presque nul et en tout cas me qualifiais comme tel. Comme d’autres, j’ai fait des cauchemars du passage de mon bac jusqu’à plus de 40 ans.

Dans la dernière année de mes études, j’ai compris que je ne pouvais plus repousser l’échéance. Que l’émerveillement allait prendre fin. Qu’il fallait entrer dans le monde du travail. La nécessité était de me défendre. Les sciences humaines ont pris le relais. Laborit, Cyrulnik, Bourdieu, Morin, Foucault. Je pressentais de plus en plus clairement que j’avais à me battre pour une approche de la vie et contre une réduction. J’ai conservé mes ruisseaux dans un petit coin d’une vie sociale qui s’avérait déjà être dure. Mes petits ruisseaux, eux, ne trahissaient pas mon sentiment initial : Varela continuait de m’enseigner à leur sujet des choses merveilleuses, que de petits êtres poïétiques les peuplaient et j’apprenais, dans la vie quotidienne, à voir ce petit monde littéralement incroyable et pourtant au fondement de l’ontologie la plus sérieuse.

 

Oups, pardon : travailler, infinitif premier groupe

Quiconque un peu raisonnable aura déjà remarqué qu’un des problèmes majeurs commun à de nombreux champs de la vie est l’éducation. Il me serait bien trop long de décrire dans tous les détails cette nécessité dans une société qui n’est pas seulement post-moderne, c’est-à-dire peuplée gentiment de tribus faites d’habitus, mais bien plutôt de nouvelles catégories individualisantes, rendues visibles par la réaction qu’elles opposent à la violence du libéralisme et du capitalisme. Si les virages sont à droite dans ce pays, c’est parce que la gestion de ces phénomènes s’entend habituellement par la répression. Le libéralisme, qui étend sous la présidence Macron sa sphère gestionnaire dans la sphère politique, gère habituellement ses effets de bord par une absorption dans le marché, avec un certain retard dû à la concentration qu’il opère dans le capital, ou par le bras armé de l’État. Retard qui est un double signe : celui qui indique que l’État se doit en permanence de gérer l’urgence qui n’est pas absorbée – ce qui se produit, et celui, beaucoup plus alarmant, de la tendance conséquente à une montée de l’autoritarisme – ce qui pourrait arriver.

Comment répondre politiquement à ces phénomènes ? En considérant que des grandes lignes doivent être fixées, lignes capables de traverser les espaces culturels, sociaux et économiques. Ces lignes sont bien évidemment de nature politique, et nécessitent qu’elles aient prise dans les champs variés des sciences, de la langue, de l’économie, etc.

Une des forces de ces lignes est l’éducation. L’école de Jules Ferry fut un moment historique. Comme souvent dans les affaires de révolution, ce sont les nécessité sociales liées à un idéal qui fondent une possibilité.

Aujourd’hui l’école est à la ramasse. Les classements internationaux peuvent se discuter mais plus concrètement l’esprit des réformes chez les fonctionnaires a été amorcé avec le quinquennat Sarkozy, dont on aura bien entendu la considération pour ce sujet. Ce qui a pris forme subrepticement dans la même ligne depuis Hollande peut expliquer ce qui se passe : plus globalement les anciens fonctionnaires sont remis en cause, l’important étant que de nouveaux aux dents plus longues prennent le relais notamment et de préférence par le biais du marché.

Les conditions sociales d’entrées des élèves dans la scolarité ont changé. Les instituteurs et les professeurs alertent régulièrement, dans des espaces numériques confinés et peu entendus. Les nécessités sociales requises pour un changement révolutionnaire sont présentes. Il ne manque que l’idéal. Où est-il ? De deux choses l’une.

 

La Libérale-République

Si l’idéal mis est œuvre est celui du marché, cela ne se fera pas sans soutien de l’État social pour la simple raison de la nature inégalitaire du marché. Un exemple d’un élément pour lequel les libéraux les plus modernes s’orientent vers un ordo-libéralisme : un libéralisme qui a besoin d’un État pour faire fonctionner les marchés. Autrement dit, cette révolution sera un libéralisme qui transforme le sens de la redistribution fiscale : vous ne paierez pas moins, jamais. Les sommes seront au profit du privé pour le maintien d’une égalité d’accès aux institutions fondatrices de la République, qu’on pourra appeler dès lors Libérale-République.

Alors « Sciences et Avenir » n°840 aura raison : les mathématiques, les sciences, la littérature et toute la poésie, continueront d’être des objets de la spécialisation et de la hiérarchisation du savoir en vue de l’idéologie productive et marchande : travail, consommation, loisir. Par amour du pays, comme il convient en chaque occasion de le dire. Et avec les conséquences que je signalais quant à la capacité d’absorption et les tendances autoritaristes.

 

Le souvenir et l’avenir

La gauche traditionnelle française a toujours compris l’enjeu de la culture, de l’accès au savoir et de l’éducation. Elle s’est montrée par le passé très soucieuse de ces sujets. C’est elle – et elle seule – qui s’est battue pour l’Éducation Populaire. Mais sous les coups de boutoirs, il n’en reste que quelques Maison du Peuple, de la Culture et des MJC. Un débat qui n’est visiblement pas question d’avoir plus largement dans la société que je décris. Et qui a pourtant fondamentalement besoin de lien, de lieux, et de fédération.

Le deuxième point concerne la restructuration du programme de l’Éducation Nationale. Je le répète : notre pays et notre langue possède une valeur culturelle hors du commun. Toutes les solutions ont été produites. Il n’est pas ici question d’en faire l’inventaire, mais de souligner le plus fortement possible que le fatalisme que nous ressentons, que l’impuissance organisée et la doxa idéologique, est une injure profonde à la culture française dont l’universalisme ne peut s’entendre quand dans son sens le plus large. Que cette négation permanente ne peut être que l’oeuvre de sociaux-traîtres portés au pouvoir par la lassitude qu’ils produisent.

En 1896, John Dewey, 37 ans, philosophe, pédagogue et loin de tout bolchévisme, fonde une école-laboratoire à l’Université de Chicago. Le fondement de son expérience : apprendre ne peut être qu’un acte total dans le monde, qui engagent les représentations dans les liens permanents au réel.

Si vous voulez apprendre la géométrie à un élève, commencez par lui poser un problème : comment construire une cabane ? Faites-le expérimenter et prendre conscience de la difficulté des agencements. Proposez lui ensuite un outil : une équerre et un compas (que l’on a bien communément détestés). Montrez-lui le fonctionnement de l’outil. Faites-le mesurer, calculer. Refaites-lui faire sa cabane. Problématisez le fait que sans aide, certaines parties ne sont pas possibles. Laissez-le négocier avec les autres. Et articulez votre cours de français autour de cette expérience.

Ce qu’il y a derrière cela, en plus du français, c’est une philosophie fondatrice, celle des pythagoriciens. Le nombre, cette abstraction qui ne dit rien aux élèves, a une correspondance dans la réalité naturelle. L’hypoténuse se déduit des autres côtés par calcul : posez des cordes en triangle rectangle sur le sol et mesurez : la mesure correspond au calcul. Il s’agit d’une énigme fondamentale à l’œuvre dans toute l’épistémologie des sciences.

Préparez les élèves à ce constat ne peut se faire que dans leur confrontation à l’expérience au plus tôt. Permettez-leur la question plutôt que la compétition. Et de grâce dites-leur que nous ne savons toujours pas. Dites-leur que ce monde recèle un mystère fondamental. Dites-leur que ne nous sommes que des passagers. Cessez de détruire l’enfance !

J’espère faire pressentir ce qu’une telle éducation peut apporter dans une nation qui ose porter ce nom. De nombreuses approches pédagogiques de la même veine ouvriraient à bien des vocations et bien des richesses collectives. Le pays n’en vaut pas la chandelle ?

Que peut-on entendre par exemple d’une agriculture humaine, de cet acte que mon prof de français qualifiait de plus beau métier du monde, qui se trouve dénaturée si on ne veut pas mettre en place une perception des cycles, un respect du travail et de la terre ? Reprenez vos élèves et faites-leur planter des choux, des salades et des tomates, qu’ils stockeront selon d’anciennes méthodes dans leur cabane, et partageront avec leurs parents pour initiation au goût. Utilisez pour cela toute la science naissante de la permaculture, et les livres de Thoreau pour rêver de la nage dans le lac avec les canards, vous ne ferez pas simplement des agriculteurs, mais des poètes !

Créez avec du papier une monnaie. Désignez un groupe responsable de la création. Imaginez un service collectif. Faites constatez l’inégalité, l’inflation, la déflation. Dites l’origine. Imaginez ensemble un procédé redonnant de la valeur et de l’équilibre.

Initiez dès le plus jeune âge à la musique. Elle rappelle, dans une simplicité si évidente et si chaleureuse, que ce n’est que quand les hommes sont ensembles que quelque chose vient alors, qui est plus qu’eux, et qui, sans les soumettre pour autant, les relie au plus profond, dans le chant et la danse, comme depuis la nuit des temps ! Faites parler vos élèves en musique. Donnez-leur chacun un instrument, un bout de bois, et, un par un dans le cercle, faites-les se répondre. Ils apprendront un langage, qu’on ne connaît que peu, celui de l’oreille. Ô secret de l’écoute sans la leçon !

Et puis tout au long du chemin, c’est bien sûr une construction qui se fait. Personne ne doit promettre à des élèves une réduction de leur champ du savoir dès l’adolescence et selon des impéjules ferryratifs dits « économiques ». En quoi ? Quiconque est conduit à parler de philosophie, d’économie ou de sciences à des étudiants spécialisés seulement commet un parjure. L’éducation ne peut être le fait de bourrer des crânes : semez des graines à tout âge. Il est honteux que les incertitudes fondamentales révélées par les sciences de la complexité soient réservées aux écoles de commerce. Honteux aussi que les limites de la rationalité mathématique mises au jour par Gödel échappent au plus grand nombre. Il y a mille façons d’enseigner.

Une rupture dans la connaissance s’est produite au XXème siècle, et c’est Michel Serres qui le dit. Les changements sociaux sont trop profonds pour que les institutions ne soient pas réformées, et en particulier l’Éducation Nationale. Cela nécessite un idéal. L’utopie n’est pas un mot à ranger au placard. L’être humain possède un langage qui l’anime et qui au cœur des constructions collectives.

 

Oups, pardon : travailler, infinitif premier groupe

Je retourne travailler. Dans cette vie morne où le rapport à l’agglutination urbaine n’est que marchand. Où la revanche des élites, fait social majeur d’un temps pour ce début de XXIème siècle en France, ne produit qu’une réalité qui à force de l’estropier pourrait bien, elle aussi, prendre un jour sa revanche. Dialectique !

 

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